Charline Von Heyl at 8 rue Saint-Bon, Paris

March 5–May 16, 2011

 
 Charline Von Heyl,  Untitled , 2008

Charline Von Heyl, Untitled, 2008

 

Charline Von Heyl

at 8 rue Saint-Bon, Paris

 

Franck Gautherot
La broyeuse de chocolat

La peinture est devenue une manière, à la fois centrale (le marché, les fortunes) et à part dans le concert des choses de l’art contemporain. 
Elle manque de place dans les biennales et les expositions de curators. Elle est pourtant là, dans les innombrables ateliers et galeries – horrible plus que de raison, truqueuse toujours, rarement étonnante. 


Quand elle se présente en majesté devant nous, sûre d’elle, prétentieuse d’avoir voulu reprendre là où la Renaissance l’avait convaincue de perfection, et lui avait signifié l’absolu, alors elle se ré-invente une fois de plus avec la seule question qui soit : quelle action mettre en branle... 
Non pas quel contenu, non pas quelle méthode, non pas quels signes, non pas quelle pose, non pas quelle idée... mais bien, comment l’action de peindre va se décider là, après le fatras, l’Histoire et les odieux souvenirs de compositions maîtrisées.

Charline von Heyl a rassemblé pour ce livre des peintures réalisées sur le vieux et sur le nouveau continent ; en Allemagne au début des années 1990 et depuis 1996 à New York.

En Allemagne : Se trouver une place sur une scène de peinture ligotée principalement par le questionnement déconstructionniste de la peinture sur elle-même n’était pas la moindre des gageures ; entre plusieurs histoires récentes des années 1980 – les Neue Wilde qui avaient passablement gâté le territoire et leurs immédiats successeurs que furent les ironistes absurdes Kippenberger et Oehlen, et l’iconoclaste non-pratiquant Michael Krebber –, la peinture de Charline von Heyl accroche de front les réussites, évitant les citations directes, les compositions trop savantes, pour un art certain de l’assemblage fait de touches figuratives, décoratives et/ou matiéristes.

Le départ vers New York au milieu des années 1990... sachant que l’affaire (de peinture) aurait à se camper au milieu des vestiges d’une autre abstraction ; l’américaine. 
La peinture n’est ni une ascèse, ni un spectacle, elle requiert des gestes et des techniques – même si écouter les peintres jargonner dans les affres des glacis et des transparences est une épreuve –, elle s’abreuve de recettes et de créativité. 

La peinture de Charline von Heyl n’aura jamais le temps de se constituer en cliché, car sa leçon est d’être là où elle ne voudrait pas aller. Elle le voudrait qu’elle ne le pourrait. Elle prétend vouloir refaire du neuf avec du neuf puisqu’elle ne peut s’inscrire dans la mémoire du pinceau – qui est comme celle de l’eau, chamanique et énergétique. 
La tension qu’elle convoque nécessite tant d’attention et de spontanéité à la fois qu’elle ne saurait aller au facile d’une méthode à suivre, ou de recettes à appliquer. En tous les cas, elle énonce cette intention, ce qui ne manque ni de courage ni de superbe. Elle va poursuivre la voie difficile de la reprise en mains d’une histoire neuve chaque jour.

Le temps joue en sa faveur : il simplifie son projet, lui suggérant d’être le meilleur d’elle-même inlassablement ; la consolant de la routine d’un programme qui deviendrait pesant et ennuyeux à suivre ; lui donnant l’Histoire en pâture, à picorer sans laisser croire ; lui confiant la liberté toute chaude de dire : « Attends, attends une minute, je sais tout ça, mais je vais là... où tout le monde est déjà allé, mais où je serai la première malgré tout... » 
Le livre qui va s’ouvrir pour vous est la pièce cachée de son musée – celle où les gardiens entassent les meilleurs souvenirs de leurs quotidiennes déambulations au long des salles en enfilade.

Le livre des peintures alignées, distribuées à peu près chronologiquement, est le premier qui fait date : il observe les peintures d’un double point de vue : celui assez objectif de la reproduction couleur avec marges scandé en vis-à-vis avec celui plus déterminé et sélectif de l’extrait (plus que du détail) magnifié en noir et blanc et manipulé par l’artiste qui dévoile la structure graphique des tableaux. 
Que se passe-t-il quand les couleurs ont chuté sur la page d’à côté et qu’une grande surface de noir et blanc contrastée ne livre qu’un extrait parfaitement recadré ? Est-ce un autre tableau qui saute à l’œil ? La scansion est inévitablement graphique mais quand elle est reconduite presque systématiquement sur l’ensemble du corpus, elle construit une syntaxe – l’édition limitée du livre d’artiste Sabotage1 explorait déjà des procédés similaires, jouant des zooms, symétries, superpositions... – qui éclaire mais n’efface en rien le plaisir de la confrontation en face à face avec la peinture accrochée sur le mur. 

 

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